8 jours en mai, Volker Ullrich

 8 jours en mai

Le 30 avril 1945, Hitler se suicide.
Le 8 mai, l’Allemagne capitule sans condition.
Entre ces deux dates, le IIIe Reich est déjà mort, mais la guerre tue encore.

Volker Ullrich isole cette semaine étrange pendant laquelle un ordre politique s’effondre avant qu’un autre ne soit réellement établi. Le choix d’un récit jour après jour donne à 8 jours en mai une puissance particulière. Nous savons que la capitulation approche. Les personnages, eux, ignorent encore sous quelle forme la fin les atteindra.

À Berlin, l’Armée rouge achève de conquérir une ville en ruines. Karl Dönitz, désigné par Hitler comme président du Reich, forme un gouvernement dans le nord de l’Allemagne. Ce pouvoir fantôme prétend encore négocier. Il espère capituler devant les puissances occidentales tout en poursuivant les combats contre les Soviétiques, moins pour sauver le nazisme que pour préserver ce qui peut l’être et permettre à des soldats allemands de se rendre à l’Ouest.

Ce gouvernement agit comme si la mort d’Hitler permettait soudain de dissocier l’Allemagne du régime qu’elle avait servi. Le déni de responsabilité commence avant même que les armes se taisent. Des hommes ayant participé à la guerre d’anéantissement se présentent déjà comme de simples professionnels soucieux d’éviter de nouvelles souffrances.

Pendant ce temps, l’Europe entière est en mouvement. Des prisonniers quittent les camps. Des travailleurs forcés cherchent à rentrer chez eux. Des réfugiés avancent sur les routes au milieu des armées. Des familles tentent de retrouver leurs disparus. À l’échelle individuelle, la paix n’arrive jamais au même moment. Pour certains, elle est délivrance ; pour d’autres, faim, déplacement ou découverte que personne ne reviendra.

Ullrich accorde une place essentielle aux marches de la mort. Alors que le régime n’a plus aucune chance militaire, des détenus continuent d’être déplacés et assassinés. Cette violence apparemment inutile révèle la logique profonde du nazisme : même au bord de l’anéantissement, il lui importe encore d’empêcher ses victimes de survivre.

Une épidémie de suicides traverse également l’Allemagne. Des responsables nazis veulent échapper au jugement ; des familles redoutent l’arrivée des Soviétiques ; d’autres ne peuvent imaginer une vie après l’effondrement du monde auquel elles ont adhéré. Le suicide de Hitler agit comme un signal. Le régime qui avait exigé la mort de millions d’êtres entraîne certains de ses fidèles dans sa propre disparition.

Le livre évite pourtant de transformer tous les Allemands en une masse uniforme. Les réactions sont diverses : soulagement, peur, honte, fidélité persistante ou désir immédiat d’oublier. Certains retirent leur uniforme et se procurent des vêtements civils. D’autres détruisent les preuves de leur engagement. Le passage du nazisme à l’après-guerre tient parfois dans un changement de veste.

J’ai trouvé remarquable la restitution de ce « temps hors du temps ». Les institutions cessent de fonctionner, mais les habitudes d’obéissance subsistent. Les ordres circulent encore alors que l’autorité qui les produit n’a presque plus de territoire. La guerre est terminée à un endroit et continue quelques kilomètres plus loin.

Le récit journalier interdit la simplification rétrospective. Le 8 mai nous semble constituer une frontière nette. Ullrich montre au contraire une série de fins désynchronisées. On libère un camp pendant qu’ailleurs on exécute encore des prisonniers. On fête la victoire à Londres au moment où des familles allemandes découvrent leurs villes détruites. La paix est une date diplomatique avant de devenir une expérience commune.

8 jours en mai raconte moins la chute spectaculaire d’un empire que sa décomposition matérielle et morale. Le IIIe Reich s’effondre, mais ses responsables, ses fonctionnaires et une partie de ses représentations lui survivent. Le nazisme disparaît comme État avant de disparaître des consciences.

Voilà ce qui rend le livre si fort : il saisit la minute où chacun commence déjà à réécrire son rôle. Entre le suicide d’Hitler et la capitulation, une guerre prend fin tandis qu’une bataille pour la mémoire vient silencieusement de commencer.

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