Neil Armstrong et Iouri Gagarine, Frédéric Martinez

L’un sourit comme si la Terre entière était devenue son amie.
L’autre parle peu, calcule tout et semble chercher le moyen de disparaître derrière son exploit.
Iouri Gagarine et Neil Armstrong ont quitté la planète avant de devenir prisonniers de leur propre légende.
Le 12 avril 1961, Gagarine accomplit le premier vol humain dans l’espace. Le 21 juillet 1969, Armstrong pose le pied sur la Lune. Huit années séparent ces deux dates, huit années au cours desquelles les États-Unis et l’Union soviétique transforment le ciel en champ de bataille symbolique. Frédéric Martinez choisit de raconter cette compétition à travers deux hommes que réunit un même désir de voler, mais que presque tout le reste oppose.
Gagarine est fils de moujik. Son enfance est marquée par l’invasion allemande et par la dureté du monde soviétique. Sa petite taille, son courage et son sourire favorisent sa sélection. Après son vol, le régime découvre en lui un instrument de propagande presque parfait : jeune, populaire, photogénique, supposé incarner l’homme nouveau produit par le socialisme.
Le héros devient alors un territoire public. On l’envoie partout, on organise ses apparitions, on reproduit son visage et l’on exige de lui un enthousiasme permanent. Gagarine a conquis l’espace, mais il perd une part de sa liberté terrestre. Sa gloire dépasse ce que sa vie d’homme peut supporter. Derrière le sourire officiel apparaissent la fatigue, les tensions privées et le désir de voler de nouveau.
Armstrong semble son contraire. Ingénieur, pilote d’essai, technicien d’une précision exceptionnelle, il ne possède ni le goût de la représentation ni le tempérament flamboyant que réclame l’époque. Lors de la mission Apollo 11, cette réserve devient une force. Armstrong ne cherche pas à produire l’exploit ; il se concentre sur les procédures permettant de survivre.
Après la Lune, il refuse autant que possible la condition de célébrité. Là où Gagarine est constamment exposé par l’État soviétique, Armstrong tente de se retirer. Mais la discrétion elle-même nourrit son mythe. Le premier homme sur la Lune devient une figure presque abstraite, comme si l’Amérique avait choisi pour la représenter un homme qui ne voulait pas être regardé.
La biographie croisée révèle aussi deux systèmes. Le programme soviétique cultive le secret, dissimule ses échecs et donne au cosmonaute la fonction d’un héros collectif. La NASA organise une entreprise gigantesque, largement médiatisée, dans laquelle l’individu victorieux demeure pourtant le produit de milliers de chercheurs et de techniciens. Des deux côtés, le visage de l’homme sert à simplifier une aventure qui le dépasse.
Martinez ne démolit pas les héros. Il les rend à leur humanité. Ce geste me semble plus intéressant que la dénonciation facile des mythes. Gagarine et Armstrong furent effectivement courageux, extraordinairement préparés et capables d’affronter des risques considérables. Mais ils furent aussi des hommes soumis aux exigences de leur époque, à leurs fragilités et au regard vorace du public.
Le sous-titre, Deux vies, un rêve, refuse de laisser la guerre froide avoir le dernier mot. Avant de représenter deux puissances ennemies, tous deux ont voulu voler. Le ciel n’était pas encore une frontière politique lorsqu’ils le regardaient enfants. Les États ont transformé leur désir en compétition, sans parvenir à en effacer complètement la part intime.
J’ai aimé cette mélancolie discrète. La conquête spatiale promettait à l’humanité de dépasser ses divisions ; elle fut rendue possible par l’une de ses rivalités les plus dangereuses. Gagarine et Armstrong touchent ainsi à l’universel au moment même où chacun porte le drapeau de son camp.
Ce livre raconte deux ascensions et deux formes d’effacement. Gagarine meurt en 1968 dans l’accident de son avion, avant que l’homme n’atteigne la Lune. Armstrong survit longtemps à Apollo 11, mais passe une partie de sa vie à se soustraire au rôle que l’histoire lui a attribué. Tous deux découvrirent qu’il était possible de revenir de l’espace sans jamais retrouver tout à fait sa place sur Terre.
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