Crimes de femmes, chronique des quatre affaires sulfureuses

 Crimes de femmes

Une femme tue.
Aussitôt, le tribunal veut connaître son mobile.
La presse, elle, veut savoir quel genre de femme peut avoir commis cela.

Crimes de femmes part de cette différence. Le livre, coordonné par Julie Duruflé, Étienne Manchette et Alice Tillier-Chevallier, ne propose pas une histoire statistique de la criminalité féminine. Il examine quatre grandes affaires et la manière dont la justice, les journaux et l’opinion les ont transformées en récits. Autrement dit, il s’intéresse autant aux crimes qu’au spectacle social construit autour des accusées.

Lorsqu’un homme tue, son acte peut être interprété à partir de l’argent, du pouvoir, de la politique ou de la vengeance. Chez une femme, les commentaires cherchent presque automatiquement l’amour, la jalousie, la sexualité ou la folie. Comme si la violence féminine ne pouvait être pensée qu’en relation avec un dérèglement de sa « nature ». La criminelle inquiète moins parce qu’elle a enfreint la loi que parce qu’elle a cessé de correspondre au rôle attribué à son sexe.

Les affaires retenues révèlent plusieurs formes de cette construction. En 1923, l’anarchiste Germaine Berton assassine Marius Plateau, dirigeant des Camelots du roi. Elle revendique un acte politique et dit vouloir venger Jaurès. Mais une femme peut-elle être reconnue comme un sujet politique jusque dans son crime ? La fascination qu’elle exerce déplace constamment l’attention de ses convictions vers son apparence, sa vie sentimentale et son tempérament.

Les affaires Borlet et Violette Nozière conduisent dans l’espace familial, là où les accusations d’inceste bouleversent les partages entre victime et coupable. Violette Nozière empoisonne ses parents en 1933 et affirme avoir été violée par son père. Une partie de la presse la présente comme une jeune fille perverse, menteuse et sexuellement dévoyée. Avant même d’évaluer la véracité de sa parole, on juge sa moralité. Sa liberté sexuelle devient une preuve rétrospective contre elle.

Le procès de l’agence d’avortement des Batignolles, en 1891, fait apparaître une autre forme de criminalisation. La « femme Thomas » est accusée d’avoir pratiqué des avortements. Avec elle comparaît tout un monde féminin clandestin, composé de femmes qui cherchent à reprendre possession de leur fécondité dans une société qui le leur interdit. Le procès ne sanctionne pas seulement des actes ; il réaffirme une norme maternelle.

L’apport essentiel du livre consiste à analyser le rôle de la presse. Les journaux ne se contentent pas de rapporter les audiences. Ils distribuent les personnages, choisissent les détails, fabriquent le scandale et enseignent implicitement ce qu’est une femme convenable. La criminelle devient un repoussoir grâce auquel se dessine, en négatif, la bonne épouse, la bonne fille ou la bonne mère.

Cette approche évite heureusement deux écueils. Elle ne nie pas la réalité des crimes et ne transforme pas automatiquement toutes les accusées en héroïnes. Mais elle refuse également que la condamnation pénale mette fin à l’analyse. Une femme peut être coupable et demeurer victime de violences. Elle peut agir politiquement tout en ayant une vie sentimentale. Elle peut mentir sur un point et dire vrai sur un autre.

J’ai trouvé particulièrement féconde cette attention portée à la fabrication des récits judiciaires. Un procès prétend reconstruire les faits, mais il produit aussi des identités : la séductrice, la mauvaise fille, l’hystérique, la mère dénaturée. Ces figures survivent longtemps aux verdicts et continuent d’habiter notre imaginaire contemporain.

Crimes de femmes ne raconte donc pas seulement quatre affaires anciennes. Il nous apprend à reconnaître les mots employés aujourd’hui encore lorsqu’une femme transgresse. Derrière l’apparente fascination pour l’exceptionnel se cache souvent une opération beaucoup plus ordinaire : rappeler à toutes les autres la frontière qu’elles ne doivent pas franchir.

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