Mer intérieure, Christophe Ono-Dit-Biot

 

Certains conservent les photographies, les billets de train ou les lettres anciennes.
Christophe Ono-dit-Biot, lui, collectionne les eaux.

Il y a la mer de son enfance au Havre, celle de son père et de son grand-père. Il y a la Méditerranée, les premières baignades, les plongées, les phares et les créatures surgies des abysses. Il y a aussi les mers de papier : celle d’Ulysse, de Nemo, d’Achab, de l’Atlantide et de tous les écrivains qui ont confié aux vagues leur désir d’ailleurs. Mer intérieure rassemble ces fragments comme on disposerait des objets dans un cabinet de curiosités.

Ce livre ne se lit pas comme un essai ordonné. Il se parcourt. On y accoste, on repart, on suit un souvenir avant qu’un récit mythologique ne le détourne vers une autre rive. Cette mobilité convient à son sujet. La mer ne supporte pas longtemps les catégories stables. Elle est un lieu réel, une réserve de légendes, une origine biologique, une menace écologique et la surface sur laquelle les hommes ont projeté leurs rêves de fuite.

Ono-dit-Biot part d’une inquiétude très simple : si la mer meurt, nous ne perdons pas seulement un écosystème. Nous perdons également une part de notre imaginaire. Cette idée pourrait donner lieu à un plaidoyer sévère. L’auteur emprunte une voie plus personnelle. Il raconte ce que la mer a déposé en lui. Sa défense du monde marin passe ainsi par l’attachement plutôt que par la sommation.

J’ai aimé cette écologie intime. Le livre ne cherche pas à nous culpabiliser avant de nous avoir rappelé pourquoi la mer mérite d’être aimée. Une politique de la protection suppose peut-être d’abord une mémoire du bonheur. On sauvegarde difficilement ce que l’on ne connaît qu’à travers des statistiques. En restituant les sensations, les peurs et les émerveillements liés à l’eau, Ono-dit-Biot redonne à la préservation une dimension charnelle.

Sa mer n’est pourtant pas une carte postale. Elle attire et inquiète. Sa surface lumineuse dissimule des profondeurs où notre regard se perd. Plonger revient à franchir la toile d’un immense tableau pour découvrir ce qui vivait derrière. Mais cette découverte conserve toujours une part d’étrangeté. L’océan abrite des formes de vie qui paraissent provenir d’une autre imagination que la nôtre.

Les pages consacrées aux livres et aux mythes montrent combien nous avons peuplé cette ignorance. Monstres, sirènes, cités englouties : chaque créature inventée donne une figure à ce que l’eau nous refuse. L’homme raconte la mer parce qu’il ne peut la posséder. Même cartographiée, traversée et exploitée, elle demeure une objection liquide à notre prétention de tout connaître.

Le titre dit aussi combien le paysage extérieur finit par devenir une géographie mentale. Nous portons certains lieux en nous longtemps après les avoir quittés. Une odeur d’iode, la lumière intermittente d’un phare ou le bruit d’une vague suffit à rouvrir une enfance entière. La mer intérieure est faite d’eau salée, mais aussi de mémoire.

Le livre possède parfois l’enthousiasme du collectionneur qui veut montrer tous ses trésors. Cette profusion pourrait disperser le récit ; elle constitue finalement son charme. Ono-dit-Biot ne cherche pas à épuiser son sujet. Il ouvre des portes, indique des passages et confie au lecteur l’envie de poursuivre seul.

J’ai refermé Mer intérieure avec la sensation d’avoir visité un musée dont les vitrines auraient été remplacées par des vagues. Tout y bouge, les souvenirs comme les mythes. Rien n’est définitivement classé. Et c’est peut-être la leçon la plus précieuse de ce livre : aimer la mer, c’est accepter qu’une partie essentielle du monde demeure plus vaste que nous.

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