Miseria, Dolores Reyes

 

La terre n’oublie pas.
Elle garde les pas, le sang, les corps cachés.
Mangeterre le sait mieux que personne : lorsqu’elle avale le sol foulé par les disparus, les morts viennent à elle.

Dans Miseria, Dolores Reyes retrouve l’héroïne de Cometierra. Mangeterre vit désormais en ville avec son frère Walter et Miseria, sa belle-sœur adolescente sur le point d’accoucher. Ils voudraient laisser derrière eux la violence du passé. Mais la pauvreté ne respecte pas les projets de recommencement. Les petits boulots ne suffisent pas, le loyer menace, l’enfant va naître. Et, dans cette ville où des personnes disparaissent continuellement, le don de Mangeterre possède une valeur que d’autres ne tardent pas à comprendre.

Il faut s’arrêter sur la beauté terrible de ce pouvoir. Dans d’autres romans, un don surnaturel distingue l’héroïne et lui permet d’échapper à sa condition. Chez Dolores Reyes, il l’enfonce littéralement dans le réel. Pour voir, Mangeterre doit porter la terre à sa bouche. Elle absorbe la poussière des rues, la boue, les traces laissées par les victimes. La connaissance entre en elle par ce qu’il y a de plus matériel et de plus humilié.

Le fantastique n’adoucit donc jamais la violence politique. Il lui donne un corps. Les disparues ne sont pas des chiffres dans un rapport. Elles ont occupé un lieu, laissé une empreinte et attendu que quelqu’un accepte d’avaler ce que le monde piétine. Le don de Mangeterre naît à l’endroit précis où les institutions ont échoué : la police ne cherche pas, la société oublie, les familles restent seules. La jeune femme devient l’archive organique des violences faites aux femmes.

Mais Miseria déplace le centre de gravité du premier roman en faisant entendre une seconde voix. Celle de Miseria, enceinte à seize ans, travaillant dans une boutique de cierges et d’encens, porte une autre expérience du corps féminin. Tandis que Mangeterre reçoit les morts, Miseria attend une naissance. L’une ingère la terre ; l’autre porte un enfant. Toutes deux sont traversées par des réalités qui les dépassent, toutes deux essaient pourtant de reprendre possession de leur propre récit.

J’ai aimé la manière dont Dolores Reyes fait de la précarité une présence continue sans réduire ses personnages à leur misère. L’argent manque, certes, mais il existe entre eux des gestes de tendresse, des querelles, des fidélités et une obstination à fabriquer un foyer. La pauvreté n’est pas une couleur locale. Elle détermine qui peut refuser, qui doit accepter un travail dangereux, qui possède le droit de disparaître sans que l’État s’en préoccupe.

La langue de Reyes avance par blocs brefs, sensations immédiates et images presque hallucinées. Elle a quelque chose de poussiéreux et de brûlant. Elle ne surplombe jamais les personnages pour expliquer leur condition. Elle reste auprès d’eux, dans les rues, les chambres trop étroites et les commerces où l’on vend des objets promettant protection ou consolation.

Ce qui bouleverse, chez Mangeterre, est moins le pouvoir de retrouver les morts que l’impossibilité de les oublier ensuite. Chaque vision laisse un reste. Chaque disparition élargit en elle le territoire du deuil. Son don est utilisé parce que le monde a besoin d’elle, mais qui se demande ce que cette disponibilité permanente à la souffrance lui coûte ?

Miseria porte donc admirablement son titre. La misère y est économique, affective et politique. Elle est aussi le nom d’une jeune fille qui, contre toute attente, ne se laisse pas entièrement définir par ce mot. Dans cet univers où la terre restitue les crimes que les hommes voudraient ensevelir, la naissance d’un enfant ne représente pas une promesse naïve. Elle affirme seulement que la vie continue à réclamer sa place, jusque dans les terrains les plus ravagés.

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