L'âme de fond, Julia Clavel

 

Il faut se méfier des romans qui commencent par prétendre s’intéresser à notre bien-être.
En général, ils ont déjà repéré l’endroit exact où nous avons mal.

Dans L’Âme de fond, premier roman de Julia Clavel, la santé mentale n’est ni un thème plaqué sur une intrigue ni un supplément de modernité destiné à rendre le livre actuel. Elle en constitue le foyer inquiétant. Caroline est psychologue. Elle écoute quotidiennement les autres mettre des mots sur leurs failles, leurs colères, leurs désirs contrariés. Cette compétence devrait lui permettre de reconnaître la souffrance lorsqu’elle se présente. Pourtant, des patients disparaissent, des morts surviennent et quelque chose d’insaisissable semble se propager autour d’elle. Caroline voit-elle plus lucidement que les autres ou sa propre fragilité déforme-t-elle ce qu’elle observe ?

Le roman trouve son équilibre dans cette hésitation. Julia Clavel ne nous installe jamais tout à fait dans le thriller, dans le récit psychologique ou dans l’anticipation politique. Elle laisse ces trois genres se contaminer. L’enquête menée par Caroline progresse, mais une autre enquête, plus secrète, se déroule parallèlement : que se passe-t-il lorsqu’une société fait de l’équilibre intérieur un devoir collectif ? À quel moment la sollicitude devient-elle contrôle ? Quand la prévention du mal-être commence-t-elle à produire une peur maladive de toute contrariété ?

Autour de Caroline gravitent trois patients très différents. Hadrien est un avocat ambitieux, rompu aux stratégies professionnelles mais incapable de s’abandonner à une relation. Sophie étouffe dans une vie familiale dont elle ne parvient plus à distinguer la sécurité de l’enfermement. Michel, ministre de la Santé, découvre combien le pouvoir politique peut rendre impuissant celui qui l’exerce. Ils pourraient n’être que les représentants commodes de trois milieux. Julia Clavel leur accorde heureusement davantage : des angles morts, une mauvaise foi parfois touchante, des contradictions qui les empêchent de coïncider avec l’image qu’ils voudraient offrir.

C’est là que le titre prend toute sa force. Une lame de fond ne se signale pas immédiatement par le fracas. Elle travaille sous la surface, déplace des masses invisibles, puis emporte ce que l’on croyait stable. Les personnages sont traversés par ce mouvement souterrain. Chacun tente de préserver son existence au moment même où celle-ci lui échappe. Le danger ne vient pas nécessairement d’une puissance extérieure. Il naît peut-être de l’accumulation silencieuse de tout ce qui n’a pas été regardé.

Le livre m’a surtout intéressé lorsqu’il cesse de demander si les personnages vont bien pour poser une question plus dérangeante : que signifie réellement « aller bien » ? Est-ce désirer moins, souffrir moins, se conformer davantage ? Peut-on mesurer la santé d’un individu sans tenir compte du monde qui le blesse ? À force de vouloir supprimer tous les risques psychiques, ne finit-on pas par considérer chaque conflit, chaque chagrin et chaque échec comme une anomalie ?

Julia Clavel connaît manifestement les discours contemporains sur la santé mentale, le monde de l’entreprise et la responsabilité institutionnelle. Elle aurait pu en tirer un roman à thèse. Elle préfère introduire du trouble là où nous attendions des certitudes. Son anticipation est convaincante parce qu’elle ne repose pas sur une rupture spectaculaire avec notre présent. Elle prolonge simplement quelques-unes de nos obsessions jusqu’à leur point de bascule.

J’ai aimé ce roman pour son mélange d’intelligence froide et de vulnérabilité. Sous le suspense, il raconte notre difficulté à distinguer l’attention véritable de la surveillance, le soin de la normalisation et la lucidité de l’obsession. L’Âme de fond nous avertit moins d’une catastrophe future qu’elle ne nous invite à observer le présent autrement. Tout semble encore tenir. Mais, sous nos pieds, quelque chose a déjà commencé à bouger.

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