Tout ouïe, Alexandre Postel

 

Voici un roman qu’il faudrait presque lire les yeux fermés.

Violette Letendre est éditrice. Un homme qu’elle connaît à peine lui confie son manuscrit. Le geste lui est familier : lire, évaluer, comprendre ce qu’un texte veut devenir. Seulement, ce manuscrit raconte l’histoire d’un homme obsédé par les bruits du plaisir féminin. Incapable de les susciter lui-même, il rôde la nuit et écoute les autres. Violette est dérangée. Elle continue pourtant. Nous aussi.

Tout le dispositif de Tout ouïe tient dans cette progression dangereuse de la curiosité. Alexandre Postel ne construit pas seulement un récit dans le récit. Il invente un piège à plusieurs étages. Un homme écoute des femmes qu’il ne voit pas ; une éditrice lit l’histoire de cet homme ; le lecteur observe Violette en train de lire. Chacun croit occuper une position extérieure. Or chacun se trouve déjà compromis par son désir de connaître la suite.

Le choix de la deuxième personne produit un effet particulièrement retors. « Vous » êtes Violette. Vous recevez le manuscrit. Vous êtes troublée. Vous pourriez vous arrêter. Mais ce « vous » n’est jamais complètement vous, pas plus qu’il n’est tout à fait Violette. Il crée une proximité sans intimité, une responsabilité sans maîtrise. La lecture devient une expérience de dépossession : quelqu’un vous attribue des gestes, des pensées et des hésitations que vous n’avez pas choisis.

Le personnage de l’auditeur clandestin pourrait n’être qu’un voyeur transposé dans le domaine sonore. Pourtant, l’ouïe change tout. Le regard donne facilement l’illusion de posséder ce qu’il contemple. Le son, lui, traverse les murs, enveloppe celui qui l’entend et disparaît presque aussitôt. On ne peut ni l’arrêter ni le conserver entièrement. L’homme écoute le plaisir féminin parce qu’il lui demeure étranger. Son obsession porte moins sur le sexe que sur une énigme : que se passe-t-il dans l’autre lorsqu’on n’y a pas accès ?

Le roman devient alors une réflexion sur le désir masculin et sur les fictions dont celui-ci se nourrit. Qu’entend vraiment cet homme ? La manifestation authentique d’un plaisir ou le scénario qu’il projette sur quelques bruits ? Peut-il écouter une femme sans transformer aussitôt sa voix en objet de fantasme ? Son attention est extrême, mais elle ne garantit aucune compréhension. On peut tendre l’oreille vers autrui et n’entendre encore que soi.

Violette n’est pas innocente pour autant. Son métier l’autorise à entrer dans les imaginaires, à examiner les secrets et à juger ce qui mérite d’être publié. Face à ce manuscrit, sa curiosité professionnelle se trouble d’un intérêt plus intime. Là encore, Postel évite les oppositions simples. La lectrice n’est pas moralement supérieure à l’auteur qu’elle lit. Elle accepte de s’approcher de ce qui la gêne, peut-être parce que cette gêne lui révèle quelque chose qu’elle ne connaissait pas d’elle-même.

J’ai aimé l’élégance ludique du roman, sa façon de faire sourire tout en déplaçant constamment la frontière de l’inconfort. Il y a de l’humour dans cette chauve-souris humaine rôdant les oreilles dressées. Mais ce comique finit par produire une inquiétude durable. Écouter est-il toujours une marque d’attention ? La curiosité est-elle une qualité lorsqu’elle ignore le consentement de son objet ? Et la littérature elle-même n’est-elle pas une forme socialement admise d’indiscrétion ?

Tout ouïe transforme ainsi la lecture en chambre d’écho. Nous croyons écouter l’histoire d’un autre ; nous découvrons nos propres attentes, notre voyeurisme, notre empressement à franchir les portes entrouvertes. Le roman ne condamne pas ce désir de savoir. Il le rend audible. Après l’avoir refermé, on se surprend à écouter autrement les bruits derrière les murs — et surtout le silence un peu suspect de notre propre conscience.

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