Vingt ans, Karine Silla

 

À vingt ans, Jeanne possède ce que l’on appelle un avenir.
Il est brillant, ordonné, presque déjà écrit.
Puis elle rencontre Tristan.

On pourrait raconter Vingt ans comme le roman d’une chute : une étudiante prometteuse abandonne la trajectoire qui lui était destinée, suit un garçon magnétique et s’approche peu à peu des marges. Jusqu’au braquage. Jusqu’au drame. Jusqu’au moment où l’existence se fend en deux, séparant définitivement ce qui aurait pu être de ce qui a eu lieu. Mais Karine Silla écrit un livre plus inconfortable qu’un simple récit d’emprise. Elle refuse à Jeanne le soulagement d’une irresponsabilité totale.

C’est un choix littéraire et moral qui m’a beaucoup intéressé. Jeanne aurait pu être présentée comme une jeune femme pure, abusée par un homme dangereux. Tristan aurait alors porté seul la part sombre du récit. Le lecteur aurait su qui plaindre et qui condamner. Or Jeanne ne veut pas seulement être regardée comme une victime. Elle a choisi, proteste-t-elle. Elle a aimé. Elle a suivi. Ce désir de demeurer responsable, même lorsqu’il paraît sévère envers elle-même, devient la dernière forme de dignité dont elle dispose.

Le roman s’installe dans cette zone trouble où l’amour, la fascination et l’aveuglement ne peuvent plus être séparés proprement. Tristan ne séduit pas Jeanne en dépit du danger qu’il représente. Il la séduit peut-être aussi par ce danger. Avec lui, elle échappe au personnage de jeune fille brillante que les autres avaient composé à son intention. Elle découvre une intensité nouvelle, la possibilité de brûler les étapes, de quitter la route balisée. La liberté promise se révèle un autre enfermement.

Karine Silla restitue très bien cette puissance contradictoire de la jeunesse. À vingt ans, on peut se croire invulnérable précisément parce que l’on ignore encore combien une décision engage le temps. L’avenir semble immense, donc réparable à l’infini. Un choix paraît n’être qu’une expérience parmi d’autres. Puis un instant survient qui ne se laisse plus reprendre. Le braquage condense brutalement toutes les ambiguïtés précédentes en conséquences irréversibles.

La prison n’est pas seulement, ici, un lieu de punition. Elle oblige Jeanne à habiter la durée. Dehors, elle avait voulu vivre plus vite, aimer plus fort, abolir les prudences. Dedans, chaque journée lui restitue le poids exact du temps. Karine Silla, qui intervient depuis longtemps en milieu carcéral, écrit cet univers sans exotisme ni complaisance. Elle s’intéresse moins au spectacle de l’enfermement qu’à ce qu’il fait à la conscience.

Comment continuer lorsque le passé ne peut être ni réparé ni oublié ? La rédemption constitue l’horizon du roman, mais elle n’a rien d’une amnistie sentimentale. Se reconstruire ne signifie pas déclarer que l’ancienne Jeanne n’existe plus. Il faut au contraire accepter de vivre avec elle, reconnaître ses choix sans leur abandonner tout l’avenir. Cette nuance empêche le livre de sombrer dans la morale édifiante.

J’ai également aimé la place accordée aux rencontres. Une existence peut être détruite par l’emprise d’un être ; elle peut aussi être rouverte par la confiance d’un autre. Le roman ne prétend pas que l’amour sauve toujours. Il montre que le lien humain peut aussi prendre une forme moins spectaculaire et plus juste : quelqu’un vous regarde sans vous réduire à votre pire geste.

Vingt ans est un livre sur les bifurcations. Celles que l’on voit, celles que l’on manque et celles dont on ne comprend l’importance qu’après coup. Karine Silla ne demande pas ce que nous aurions fait à la place de Jeanne — question à laquelle chacun répondrait trop facilement. Elle suggère quelque chose de plus troublant : entre sa vie et la nôtre, il n’y a parfois qu’une rencontre, une nuit, une décision prise quelques secondes trop tard.

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