Les derniers jours d'Yitzhak Rabin, Michael Darmon

 Les derniers jours d'Yitzhak Rabin

On connaît la photographie de la poignée de main.
On connaît la place noire de monde, la chanson pour la paix, les coups de feu.
Entre ces images, pourtant, une société entière s’est déchirée.

Le 4 novembre 1995, Yitzhak Rabin quitte une manifestation organisée à Tel-Aviv en faveur du processus de paix. Quelques minutes plus tôt, cet homme réputé austère a chanté avec la foule. Dans sa poche, on retrouvera une feuille portant les paroles de Shir LaShalom, tachée de sang. Yigal Amir, étudiant israélien issu de l’extrême droite religieuse, tire sur le Premier ministre. L’assassinat ne tue pas seulement un homme : il révèle la violence qui travaillait la démocratie israélienne de l’intérieur.

Michaël Darmon choisit d’aborder l’événement par ses derniers jours, lorsque chacun de ses protagonistes avance encore dans une histoire dont il ignore le dénouement. Ce resserrement chronologique donne au livre sa tension. Rabin continue de gouverner, ses adversaires durcissent leur campagne, les services de sécurité évaluent imparfaitement la menace et l’assassin se rapproche. Le lecteur connaît l’issue, mais cette connaissance ne diminue pas le suspense. Elle rend chaque négligence plus insupportable.

Le livre rappelle surtout que Rabin n’était pas un pacifiste idéaliste. Ancien chef d’état-major, vainqueur de la guerre des Six Jours, il avait participé à toutes les contradictions de l’histoire israélienne. Pendant la première Intifada, sa politique fut celle de la répression. Son engagement dans le processus d’Oslo ne procède donc ni d’un angélisme tardif ni d’une conversion sentimentale. Rabin se méfiait d’Arafat. Il choisit malgré cela la négociation, non parce qu’il croyait soudain tous les conflits solubles, mais parce qu’il avait compris que la puissance militaire ne suffisait pas à donner un avenir politique à Israël.

C’est cette complexité qui rend sa trajectoire si forte. La paix n’est pas pour lui la négation du réel ; elle est la décision de l’affronter autrement. La poignée de main de Washington en 1993 demeure raide, presque contrariée. Rabin ne joue pas l’enthousiasme. Il accomplit un geste qu’il juge nécessaire. Ce courage sans exaltation me semble plus émouvant que bien des proclamations généreuses.

Autour de lui, la haine gagne en légitimité. Des manifestants le représentent en uniforme nazi ou coiffé d’un keffieh. Certains rabbins mobilisent contre lui des catégories religieuses susceptibles de transformer le désaccord politique en condamnation sacrée. Benyamin Netanyahou dirige alors l’opposition au processus d’Oslo. Darmon restitue un climat dans lequel les mots cessent progressivement d’être des métaphores. À force de désigner Rabin comme un traître menaçant l’existence du peuple juif, son meurtre devient concevable pour un homme persuadé d’exécuter un devoir.

Le récit s’appuie sur des archives et sur des témoignages de première main, notamment ceux des enfants de Rabin et de responsables du renseignement israélien. Cette matière ne conduit pas à un livre froidement documentaire. Darmon conserve sa place aux gestes minuscules, aux hésitations, à la fatigue d’un homme vieillissant et à cette joie inhabituelle que Rabin éprouve devant la foule venue soutenir la paix.

Le plus douloureux tient peut-être à ce bref moment d’espoir. Pendant quelques heures, Rabin découvre qu’il n’est pas seul. Puis un citoyen israélien l’abat. L’assassinat ne vient ni d’une armée ennemie ni d’un groupe palestinien, mais du cœur même du pays qu’il avait défendu toute sa vie.

On referme ce livre avec une question impossible à trancher : le meurtre a-t-il détruit la paix ou a-t-il seulement révélé sa fragilité ? Michaël Darmon ne cède pas au confort de l’histoire alternative. Il montre plutôt comment un crime politique modifie la distribution du possible. Après Rabin, les accords d’Oslo subsistent quelque temps, mais l’homme capable d’en porter les contradictions a disparu.

Ce récit appartient au passé et semble pourtant écrit depuis notre présent. La haine du compromis, la transformation de l’adversaire en ennemi absolu et l’usage politique des identités religieuses n’ont rien perdu de leur force. Les Derniers Jours d’Yitzhak Rabin raconte ainsi davantage qu’un assassinat : le moment où une démocratie découvre qu’elle peut être mortellement blessée par ceux qui prétendent la sauver.

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