Nous n'avons rien à envier au reste du monde, Nicolas Gaudemet

 

Ils se regardent pour la première fois pendant une exécution publique.
Même l’amour, ici, doit naître sous la surveillance de la mort.

Yoon Gi et Mi Ran vivent en Corée du Nord. Lui appartient à une classe inférieure ; elle est la fille d’une famille liée à l’élite du Parti et déjà promise à un étudiant de Pyongyang. Dans un autre pays, leur histoire rencontrerait l’opposition des parents, les hésitations de la jeunesse et les maladresses du premier amour. Ici, un rendez-vous clandestin peut conduire à la dénonciation, à la prison ou à la colonie de rééducation.

La belle idée de Nicolas Gaudemet consiste à ne pas opposer artificiellement l’intime et le politique. Sous un régime totalitaire, il n’existe pas d’intimité soustraite au pouvoir. Une promenade, un regard ou un silence devient interprétable. Les brigades de quartier surveillent les habitudes ; la Sécurité d’État s’intéresse aux écarts ; les familles apprennent à craindre ce que leurs propres enfants pourraient dire.

Le roman observe ainsi la dictature à hauteur de deux adolescents. Il ne s’agit pas d’expliquer exhaustivement la Corée du Nord, encore moins d’en faire un décor exotique. Le régime apparaît à travers ses conséquences quotidiennes : les mots que l’on évite, la peur d’être entendu, les hiérarchies sociales que la propagande égalitaire prétend avoir abolies. La violence spectaculaire existe, mais l’oppression la plus efficace se loge dans les réflexes.

Le titre reproduit l’un des slogans du régime. « Nous n’avons rien à envier au reste du monde » : la phrase devrait exprimer la fierté ; elle trahit une société obsédée par ce qu’elle interdit à ses citoyens de connaître. Pour empêcher l’envie, il faut empêcher la comparaison. Le langage officiel ne décrit pas le réel : il le retourne. La pénurie devient autonomie, l’isolement devient grandeur et la peur prend le nom de loyauté.

Dans cet univers saturé de paroles mensongères, le sentiment amoureux possède une force particulière. Yoon Gi et Mi Ran n’inventent pas immédiatement une révolte politique. Ils veulent d’abord se voir. Mais désirer une personne pour elle-même constitue déjà une transgression dans un système qui prétend distribuer les places, les alliances et les avenirs.

On a comparé le livre à Roméo et Juliette, et la parenté est évidente. Les familles, les appartenances et l’ordre collectif interdisent l’union des jeunes gens. Gaudemet ajoute cependant une dimension propre au totalitarisme : les amants ne risquent pas seulement leur vie. Leurs proches peuvent être punis avec eux. La culpabilité s’étend par contamination. Aimer quelqu’un, c’est donc aussi mettre en danger ceux que l’on aime déjà.

Le roman, bref et construit en cinq actes, possède une progression dramatique très maîtrisée. Les espaces se resserrent, les possibilités diminuent, chaque geste innocent prend un poids tragique. Cette efficacité pourrait tourner à la mécanique. Elle est sauvée par la tendresse accordée aux personnages et par une ironie sombre qui révèle l’absurdité du système sans diminuer sa violence.

J’ai été particulièrement sensible aux scènes où les personnages cherchent des interstices : quelques minutes sans surveillance, une parole à double sens, un endroit où la présence de l’autre devient possible. La liberté n’y prend jamais la forme majestueuse d’un discours. Elle tient dans un rendez-vous, un corps approché, une vérité dite à voix basse.

Le roman pose finalement une question très ancienne : que peut l’amour contre la tyrannie ? Il ne renverse pas un régime. Il n’ouvre pas miraculeusement les frontières. Mais il soustrait deux êtres, ne serait-ce qu’un instant, à la définition que le pouvoir leur impose. Yoon Gi et Mi Ran découvrent qu’ils appartiennent aussi à eux-mêmes.

Voilà pourquoi ce livre touche au-delà de son contexte. Il rappelle que la domination commence toujours par vouloir organiser nos désirs. Et que deux adolescents qui s’obstinent à s’aimer peuvent opposer à la langue morte de la propagande la plus fragile, mais aussi la plus vivante, des vérités.

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