Un village sous l'occupation, Pierre-Jérôme Biscarat

 Un village sous l'occupation

L’Occupation ne commence pas toujours par le bruit des bottes.
Elle entre aussi dans les maisons par une carte de rationnement, une liste administrative, une absence à table.

Pierre-Jérôme Biscarat installe son enquête à Belley, dans l’Ain. La ville porte encore le nom de village dans le titre, moins pour décrire sa taille que pour affirmer une méthode : regarder la grande histoire depuis un espace assez restreint pour que les individus retrouvent un visage. Paris est loin. Hitler, Pétain et Laval apparaissent à la radio ou dans les journaux. Pourtant, leurs décisions modifient jusqu’aux gestes les plus ordinaires.

À l’été 1940, la France a perdu la bataille, mais personne ne sait encore exactement ce que sera cette défaite. L’horizon se rétrécit par étapes. Il faut se nourrir, chercher des produits devenus rares, contourner les restrictions, attendre le retour des prisonniers. Le marché noir se développe. Les déplacements sont contrôlés. Le STO finit par menacer les jeunes hommes. La guerre devient une organisation quotidienne du manque.

L’intérêt du livre est de montrer comment la persécution elle-même s’installe par procédures successives. On recense, on classe, on distingue les Français des étrangers, puis les Juifs des autres habitants. Une catégorie inscrite sur un formulaire prépare une arrestation future. L’antisémitisme d’État prend le visage banal d’un bureau où quelqu’un obéit, transmet un dossier ou ajoute un nom à une liste.

Belley connaît plusieurs formes d’occupation. L’administration de Vichy exerce d’abord son autorité par la sous-préfecture. Des soldats italiens arrivent ensuite dans la région, avant que les Allemands ne prennent leur place en septembre 1943. Chaque changement modifie les dangers, les possibilités de fuite et les marges de manœuvre. L’Occupation n’est pas un bloc uniforme ; elle se durcit, se recompose et oblige chacun à réévaluer sa conduite.

Biscarat suit notamment Pierre-Marcel, le sous-préfet ; Aimé, engagé dans la Milice ; Gertrude et David, deux écrivains juifs ; ainsi que les résistants Romans et Plutarque. Ces trajectoires empêchent les grandes catégories de demeurer abstraites. Collaborer, résister, attendre, profiter ou se cacher correspondent à des décisions concrètes, parfois progressives, rarement prises dans la clarté morale que la postérité leur attribue.

Le livre n’abolit pourtant pas les responsabilités sous prétexte de complexité. Comprendre les circonstances n’est pas excuser. La microhistoire permet au contraire de suivre précisément les enchaînements : qui savait, qui a signé, qui a aidé, qui a détourné le regard ? Dans un espace limité, la formule commode selon laquelle « personne ne savait » devient plus difficile à soutenir.

À quelques kilomètres de là se trouve la colonie d’Izieu. Quarante-quatre enfants et sept adultes juifs y seront arrêtés lors de la rafle du 6 avril 1944, menée sur ordre de Klaus Barbie. La proximité d’Izieu donne au récit une gravité particulière. La Shoah n’appartient pas à un ailleurs lointain. Elle se déroule au bout d’une route connue, dans un bâtiment que les habitants de la région pouvaient situer.

J’ai aimé la modestie apparente du dispositif. Le livre ne prétend pas réduire la France de Vichy à Belley. Il montre comment l’histoire nationale devient perceptible lorsqu’elle atteint une place, une école, un commerce ou une famille. À cette échelle, les idéologies retrouvent leur conséquence véritable : elles modifient les relations entre voisins.

Un village sous l’Occupation rappelle enfin que l’exceptionnel ne remplace jamais complètement la vie ordinaire. On continue de travailler, d’aimer, de jalouser et de chercher à manger pendant que les institutions organisent l’exclusion et la mort. C’est précisément cette coexistence qui trouble. Le mal historique n’interrompt pas toujours le quotidien. Il apprend souvent à s’y confondre.

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