Le Feu et la Rose, Maud Simmonot

 

Le Morvan est appelé ici une île.
Il n’a pourtant pas de rivages.
Seulement des forêts assez profondes pour donner l’impression que le reste du monde s’est retiré.

Dans cette région de bruyères, de lacs et de digitales pourpres, Maud Simonnot fait apparaître deux enfants. Lily Kanovitch est une petite Anglaise, orpheline, qui deviendra l’arrière-grand-mère de l’autrice. Jean Genet est un enfant abandonné dont la littérature future portera longtemps la brûlure. Lily est la Rose. Genet, le Feu. Rien ne prouve que leurs existences se soient véritablement rencontrées. La romancière choisit néanmoins de les rapprocher dans un même paysage.

Le Feu et la Rose ne cherche donc pas à produire une biographie croisée au sens strict. Le livre s’avance sur une lisière plus incertaine, entre enquête familiale, récit littéraire et rêverie géographique. Les documents fournissent quelques repères ; l’imagination traverse les espaces laissés vides. Maud Simonnot ne dissimule pas ces lacunes. Elle écrit à partir d’elles.

Ce choix me paraît particulièrement juste lorsqu’il s’agit des enfants placés au début du XXe siècle. Leurs vies ont souvent laissé peu de traces. L’administration les comptait, les déplaçait et les confiait à des familles nourricières. Elle enregistrait leurs noms sans conserver leurs mondes intérieurs. La littérature intervient précisément à l’endroit où les archives deviennent muettes.

Lily et Genet partagent ainsi moins un destin qu’une condition : celle de l’enfant déplacé, confié à d’autres, obligé de se construire dans un lieu qui n’avait pas été choisi pour lui. Mais ils ne deviennent jamais les deux illustrations symétriques d’une même thèse. La rose et le feu désignent deux manières de répondre à l’abandon. L’une s’enracine peut-être dans la douceur fragile des choses préservées ; l’autre transforme la blessure en force de combustion.

Genet apporte évidemment au livre sa légende d’écrivain voleur, paria et souverain. Maud Simonnot résiste toutefois à la tentation de relire l’enfant uniquement à travers l’œuvre future. Elle cherche celui qui ne savait pas encore qu’il deviendrait Jean Genet. Cette attention restitue au passé son incertitude : un enfant n’est pas le brouillon de l’adulte célèbre qu’il deviendra.

Lily appelle une démarche différente. Son existence appartient à la mémoire familiale, avec ses récits transmis, ses imprécisions et ses embellissements possibles. En enquêtant sur elle, l’autrice enquête aussi sur sa propre enfance. Le Morvan devient le lieu où plusieurs temps se superposent. Lily y marche, Genet y grandit, puis Maud Simonnot y revient avec ses souvenirs et ses livres.

C’est peut-être le paysage qui réunit véritablement ces trois présences. Le Morvan ne sert jamais de toile de fond. Il modèle les tempéraments, conserve les histoires et donne au récit sa teinte de conte. Loups, sirènes et orphelins semblent appartenir à une même population secrète. La géographie réelle acquiert une profondeur mythologique sans perdre la rudesse de son histoire sociale.

J’ai aimé la délicatesse avec laquelle le livre approche ses personnages. Il ne prétend pas résoudre leurs mystères. Il les accompagne à travers les bois. Cette retenue évite aussi bien la reconstitution historique trop sûre d’elle-même que l’effusion familiale.

Le titre, emprunté à l’imaginaire poétique de T. S. Eliot, annonce une union des contraires. Le feu consume ; la rose s’ouvre et se fane. Pourtant, chacun contient quelque chose de l’autre. La fragilité de Lily suppose une résistance. La violence lumineuse de Genet protège une blessure. Le livre naît dans cet échange secret.

Le Feu et la Rose est finalement un récit sur les traces que les enfants perdus laissent dans les paysages. Certaines deviennent des œuvres. D’autres survivent dans une famille, une photographie ou une histoire incomplète. Maud Simonnot les recueille sans prétendre les posséder. Son Morvan ressemble alors à une île intérieure : le lieu sauvage où la mémoire, l’enfance et la littérature continuent de se chercher.

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