Trent-sis, Malika Moustadraf
Il existe des livres qui semblent avoir été écrits avec de l’encre ; Trent-sis paraît avoir été écrit avec les nerfs.
Chaque nouvelle de Malika Moustadraf porte la trace d’une urgence physique, économique et politique.
Rien n’y est décoratif.
Chaque phrase semble savoir que le temps manque, que le corps souffre et que le silence constitue parfois une condamnation supplémentaire.
Moustadraf écrit depuis les marges de Casablanca, mais elle refuse absolument le regard pittoresque que la littérature pose trop souvent sur les vies dominées.
Elle ne transforme pas ses personnages en symboles vertueux.
Elle leur conserve leurs contradictions, leur humour, leurs préjugés, leur colère et jusqu’à leurs cruautés.
C’est précisément pourquoi ils demeurent si intensément humains.
On ne les contemple pas de loin.
On reçoit leur présence de plein fouet.
Le titre désigne le pavillon psychiatrique 36 de l’hôpital Ibn Rochd, devenu en darija une manière de nommer celles et ceux que la société juge fous.
Mais la véritable folie, dans ce recueil, n’est peut-être jamais située là où l’ordre social prétend la reconnaître.
Elle se trouve dans la violence conjugale considérée comme normale.
Dans l’obsession de la virginité et le contrôle méthodique du corps féminin.
Dans la pauvreté qui décide qui peut recevoir des soins et qui doit mourir.
Dans l’hypocrisie morale de ceux qui surveillent les désirs d’autrui tout en protégeant leurs propres brutalités.
Dans la solitude sexuelle, la honte sociale et les arrangements nécessaires à la survie.
La folie est moins une pathologie individuelle qu’une maladie de la norme.
Le titre devient ainsi un geste de retournement.
Celles et ceux que l’on enferme ou que l’on traite de fous pourraient bien être les plus lucides.
Les personnages de Moustadraf appartiennent à un monde où le corps n’est jamais une abstraction.
Le corps a faim, saigne, désire, se vend, tombe malade ou porte les marques de la violence.
Il subit la domination masculine autant que les inégalités économiques.
Une prostituée tente de résister au froid de la rue.
Une femme mariée cherche en ligne un espace pour son désir.
Un malade des reins découvre que le prix des soins fixe aussi le prix d’une existence.
Une mère imagine un stratagème afin que sa fille réussisse un test de virginité.
Moustadraf ne hiérarchise pas ces détresses.
Elle montre comment elles composent une seule géographie de la contrainte.
Le patriarcat, l’argent et la maladie y travaillent ensemble.
Pourtant, réduire Trent-sis à un inventaire de violences serait manquer sa force véritable.
Ce livre est également drôle, ironique et traversé par une énergie de résistance presque insolente.
Ses personnages rusent avec les règles qui les écrasent.
Ils mentent, jouent, esquivent et utilisent parfois les contradictions du système contre lui-même.
Leur dignité n’est pas une pureté morale artificiellement conférée par l’autrice.
Elle réside dans leur obstination à continuer, même de travers, même imparfaitement.
Moustadraf sait que les dominés ne sont pas nécessairement meilleurs que ceux qui les dominent.
Mais elle sait aussi que leurs contradictions ne rendent pas leur souffrance moins réelle.
Cette lucidité donne au livre son extraordinaire profondeur.
Aucune morale confortable ne vient s’interposer entre le lecteur et les situations.
La langue possède une franchise qui peut donner l’impression de la brutalité, mais elle ne se confond jamais avec la brutalité qu’elle décrit.
Elle tranche pour empêcher le réel d’être de nouveau recouvert.
Sa sécheresse apparente contient une immense attention aux gestes, aux sensations et aux humiliations minuscules.
Moustadraf sait condenser une existence entière dans une réplique, une posture ou un détail matériel.
Le format bref lui permet de saisir le moment précis où une existence vacille.
Ses nouvelles s’arrêtent parfois avant que nous ayons pu nous protéger de ce qu’elles viennent de montrer.
Elles ne cherchent ni la résolution ni le soulagement.
Elles déposent en nous une secousse.
Cette économie narrative rend le recueil presque incandescent.
Chaque silence poursuit la phrase qui le précède.
La destinée de l’autrice rend cette lecture plus bouleversante encore, sans devoir servir de clé unique à son œuvre.
Atteinte d’une maladie rénale chronique, Malika Moustadraf est morte en 2006, à seulement trente-sept ans, faute d’avoir pu accéder aux soins nécessaires.
Ses nouvelles, publiées confidentiellement au Maroc en 2004, ont longtemps circulé auprès d’un lectorat restreint avant cette première traduction française.
Savoir cela éclaire douloureusement la place qu’occupent la maladie, le coût des traitements et l’injustice sociale dans ses textes.
Mais Moustadraf ne demande jamais que nous la lisions par compassion.
Elle exige d’être reconnue comme une écrivaine majeure.
Sa littérature féministe ne se contente pas de défendre des idées : elle invente des voix, des rythmes et des formes capables d’ébranler l’ordre du dicible.
Trent-sis est un livre court dont l’écho semble infiniment plus vaste que son nombre de pages.
Il parle de celles et ceux que la société voudrait faire taire, mais refuse de parler à leur place.
Une œuvre féroce et vivante, qui ne transforme jamais la blessure en spectacle et fait de la littérature une forme de contre-pouvoir.
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