La crue, Catherine Diament, Clémence Thioly

 

Paris, janvier 1910.
La Seine a quitté son lit.
La ville, qui se croyait moderne, découvre qu’elle sait encore se noyer.

Pendant plus de trois semaines, l’eau noire envahit les rues, les caves, les gares et les maisons. Les habitants circulent sur des passerelles improvisées ; le métro disparaît sous l’eau ; ce qui devait assurer la puissance de la capitale devient inutilisable. Dans ce Paris suspendu, quatre femmes issues de milieux différents voient leurs destinées se rapprocher.

Madeleine Ribojad se passionne pour la météorologie et comprend avant beaucoup d’autres la gravité de ce qui se prépare. Elle possède le savoir, mais pas l’autorité attachée à celui-ci. Dans une société qui écoute difficilement les femmes, avertir ne suffit pas. Il faut encore parvenir à être crue — jeu cruel du langage au cœur d’un roman intitulé La Crue.

Dans le même immeuble vit Jeanne, jeune provinciale venue à Paris pour le théâtre. Elle récite des tirades aux hommes qui paient pour monter dans sa chambre. Ce détail suffirait presque à résumer la brutalité sociale du roman : pour rester proche de la scène dont elle rêve, Jeanne doit transformer son talent et son corps en moyens de subsistance. Elle joue déjà, mais devant le mauvais public.

Les deux autrices utilisent la catastrophe comme un puissant révélateur. Lorsque la ville fonctionne normalement, les hiérarchies paraissent naturelles. Chacun demeure à son étage, dans son métier et dans son sexe. L’inondation dérègle cette distribution. Les riches et les pauvres ont soudain besoin des mêmes barques. Les espaces privés sont ouverts, les rues deviennent impraticables, les inconnus doivent se secourir. L’eau ne supprime pas les inégalités ; elle rend simplement leur absurdité plus visible.

Le roman possède une ampleur romanesque assumée. Les trajectoires se croisent, les dangers s’accumulent, les secrets remontent à la surface. L’écriture recherche volontiers l’efficacité visuelle : on voit les façades émerger de l’eau, les embarcations glisser entre les immeubles, les robes lourdes d’humidité et les lumières hésiter sur la Seine. Cette dimension presque cinématographique donne au récit son élan.

Mais La Crue ne vaut pas seulement par sa reconstitution de la catastrophe de 1910. Son véritable sujet est la possibilité, pour une femme, de devenir l’autrice de sa propre vie dans un monde organisé par les hommes. Les quatre héroïnes ne partagent ni le même caractère ni les mêmes privilèges. Elles connaissent pourtant une contrainte commune : leurs compétences, leurs ambitions et leurs désirs sont constamment réinterprétés par ceux qui prétendent décider à leur place.

L’eau devient alors une force ambiguë. Elle détruit, menace et isole. Mais elle ouvre également des passages inattendus. Elle oblige les personnages à quitter les rôles préparés pour elles. Une jeune femme que personne n’écoutait devient indispensable ; une autre découvre que survivre peut être la première étape d’une liberté nouvelle. Le désastre suspend momentanément les règles et révèle ce qui pourrait exister autrement.

J’ai aimé que le roman n’idéalise pas automatiquement la solidarité. Les catastrophes font surgir du courage, mais aussi l’égoïsme, l’opportunisme et la violence. Elles ne rendent pas les êtres meilleurs. Elles les privent seulement de certaines protections et les obligent à montrer plus vite ce qu’ils sont.

La Seine, surtout, domine le livre comme un personnage sans psychologie. Elle ne punit personne, ne distingue aucune cause et ne prononce aucun jugement. Sa montée progressive crée une tension d’autant plus forte qu’elle demeure indifférente aux drames humains. Face à elle, chacun doit agir avec les moyens dont il dispose.

Dans un roman peuplé de femmes que l’on refuse de croire, la catastrophe possède enfin une résonance très contemporaine. Les alertes sont connues, les signes s’accumulent, mais le pouvoir tarde à réagir. La crue de 1910 appartient au passé ; l’imprudence collective, elle, nous est tristement familière.

La Crue raconte donc deux soulèvements simultanés : celui du fleuve et celui de femmes décidées à ne plus rester à la place qu’on leur a assignée. Lorsque l’eau se retirera, Paris cherchera à reprendre son ancien visage. Pour les héroïnes, cependant, quelque chose sera devenu irréversible. Elles auront découvert qu’un ordre que l’on croyait immuable peut être submergé.

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