La tempête de Londres, F. Dickberry

 La Tempête de Londres - Éditions Cambourakis

J’ai adoré La Tempête de Londres parce que ce roman accomplit l’une des opérations les plus réjouissantes de la littérature : déplacer légèrement le réel pour en révéler toute l’absurdité.
Il suffit ici d’une tempête, d’un dérèglement presque enfantin dans son principe, pour que l’ordre social britannique perde soudain son aplomb.
À Londres, au début du XXe siècle, tous les vêtements et tous les tissus disparaissent mystérieusement.
Et avec eux se dissipent les signes grâce auxquels chacun croyait connaître sa place et reconnaître celle des autres.
L’aristocrate n’est plus distinguable du chauffeur de bus, le mari devient presque étranger à sa femme, le rang cesse d’être immédiatement lisible.
La catastrophe n’abolit pourtant pas seulement les étoffes : elle met à nu une société tout entière.
F. Dickberry comprend admirablement que nos vêtements ne couvrent pas seulement nos corps.
Ils dissimulent nos peurs, certifient nos appartenances et composent cette fiction collective que l’on appelle la respectabilité.
Lorsque l’habit disparaît, ce n’est donc pas la nudité qui devient scandaleuse.
C’est l’égalité.

Le roman, publié pour la première fois en 1904, se situe à la rencontre de la satire sociale, de la fantaisie et d’une forme précoce de science-fiction politique.
Cambourakis le présente très justement comme une « rhapsodie sociale », tant il avance par inventions, renversements et variations autour d’un même désordre fondateur.
Son autrice, F. Dickberry, était en réalité Fernande Richards Églantine Blaze de Bury, écrivaine franco-écossaise née en 1854 et morte en 1931.
Cette réédition française, traduite par Leslie De Bont, rend visible une voix que l’histoire littéraire avait presque entièrement laissée dans l’ombre.
Or quelle voix !
Une voix drôle, insolente, cultivée, capable d’observer le monde avec cette courtoisie légèrement cruelle qui rend la satire plus pénétrante encore.
Dickberry ne tonne pas contre la société : elle lui retire ses costumes et la laisse se ridiculiser toute seule.
Son humour ne vient jamais interrompre la pensée.
Il en est la forme la plus mobile et la plus contagieuse.
On rit, puis l’on découvre que ce rire vient d’atteindre quelque chose de beaucoup plus profond que les convenances.

Ce que j’ai trouvé particulièrement brillant, c’est la manière dont le roman transforme un incident grotesque en expérience politique.
La disparition des vêtements entraîne bientôt une réforme de la police, la remise en cause des classes sociales et le déboulonnage des statues.
Les femmes commencent surtout à occuper une place nouvelle dans la vie intellectuelle et politique.
La nudité devient ainsi moins une provocation érotique qu’une méthode de connaissance.
Dépouillés de leurs uniformes, les personnages sont rendus à la fragilité commune des corps.
Toute hiérarchie apparaît alors pour ce qu’elle est : une mise en scène longtemps répétée, jusqu’à passer pour une vérité naturelle.
Le roman demande malicieusement ce qu’il resterait du pouvoir si l’on cessait d’en reconnaître les insignes.
Que devient un duc lorsqu’aucun vêtement ne vient plus annoncer qu’il est un duc ?
Que vaut une autorité qui dépend d’un chapeau, d’une robe ou d’un galon ?
Et combien de nos certitudes contemporaines reposent encore sur de semblables accessoires ?

La formidable modernité du livre se trouve là.
Dickberry anticipe nos réflexions sur le genre, la représentation, les privilèges et la fabrication sociale des identités.
Elle comprend que le pouvoir réside autant dans les images que dans les institutions.
Elle comprend aussi qu’une société injuste possède une étonnante capacité à présenter ses coutumes comme des nécessités.
Mais son utopie n’est jamais figée dans la solennité d’un programme.
Elle demeure instable, cocasse, parfois contradictoire, continuellement traversée par le plaisir du récit.
C’est ce qui la rend si vivante.
Au lieu de nous expliquer longuement le monde nouveau, le roman nous invite à regarder l’ancien monde trébucher.
Le désastre se change alors en possibilité.
Ce qui semblait d’abord une malédiction pourrait bien être un miracle.

J’ai refermé ce livre avec l’impression d’avoir lu un texte aussi léger dans son mouvement que sérieux dans ses implications.
Sa fantaisie n’esquive jamais le réel : elle le poursuit jusque dans ses fondations.
Son ironie n’est pas une élégance distante, mais une façon de désobéir.
Elle défait les apparences afin de rendre imaginable une autre distribution des places et des voix.
Plus d’un siècle après sa première publication, La Tempête de Londres continue ainsi de poser une question magnifique.
Sommes-nous capables d’exister sans le costume que la société a choisi pour nous ?
Derrière son burlesque, le roman nous place devant une inquiétude très contemporaine : celle d’un monde où nous confondons constamment l’être et son apparence.
Il nous rappelle que les hiérarchies les plus solides peuvent parfois ne tenir qu’à un morceau de tissu.
Et que la littérature possède précisément ce pouvoir : faire souffler une tempête assez forte pour arracher les vieux décors.
Une merveille d’intelligence, de drôlerie et d’audace, dont la redécouverte paraît aujourd’hui presque miraculeusement opportune.

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